Analyse de séquence : regard sur Aviator

Publié le par the-analyst

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   Dans la lignée de la fascination de Scorsese pour la Passion du Christ, la scène que nous appellerons du tapis rouge dans Aviator est une illustration du chemin de croix du Christ revisitée par Howard Hughes. La scène se situe à 20 minutes de film et commence par un plan d'ensemble de la ville assez surréaliste comme pour placer l'endroit dans une sorte de réalité alternative et suggérer le monde des apparences qui s'offrent à nous lors de cette soirée ou sont conviés les plus hautes personnalités du cinéma.

 

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Nous avons ensuite un plan en plongée sur la foule. Ce plan souligne déjà l'étouffement de Hughes par la foule, il sera encerclé et n'aura aucun moyen de fuir à la manière de Jésus portant sa croix sur le chemin du Golgotha. En effet, si Jésus devait porter sa croix, symbole des péchés de l'humanité, Hughes en porte également une, tout d'abord, le poids de ce film, Hell's Angels, qu'il a mis 2 ans a tourner et qui est le plus gros budget à l'époque. Tout le monde lui tombe dessus et il doit supporter ce poids à lui tout seul. Ensuite, il doit faire avec son agoraphobie et "aller au front" représenter son film à sa sortie même si pour ça il doit souffrir. Quand le plan suivant nous montre Hughes dans sa voiture avec Jean Harlow, on comprend par son expression que ses souffrances ne font que commencer. Il redoute déjà cette foule compacte qu'il va devoir affronter. D'ailleurs, au niveau sonore,les maracas se font entendre, signe de l'agitation mentale de Hughes. Ce leitmotiv musical s'avère très important tout le long du film car elle représente l'esprit de Hughes, autant dans son génie que dans sa folie.

 

 

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Quand la voiture arrive au plan suivant, on voit la foule qui attend, prête à clouer Hughes au pilori. Hughes arrive alors et il est assailli de toutes parts, flashs photographiques, cris. Il se jette dans la fosse au lion et ses souffrances vont commencer. Les premiers flashs commencent à crépiter et agressent Hughes en plein visage. Chaque flash est comme une pierre lancée au visage de Jésus par les badauds suivant son évolution jusqu'au Golgotha. Pour Hughes, ces flashs sont ressentis comme tels car ils sont de véritables agressions envers lui. Scorsese le montre en filmant un flash en gros plan avec un niveau sonore élevé par rapport au reste des ambiances pour suggérer cette agression. Nous sommes nous mêmes dans le point de vue de Hughes lors de ces gros plans et nous ressentons cela de façon agressive ; ces flashs sont plus que désagréables alors que normalement, il ne doivent être qu'anodins.

Scorsese nous implique donc dans ce cheminement et nous oblige à subir cette violence que l'on refuserait en temps normal et dont nous ne pouvons nous rendre compte sans le vivre vraiment. Le bruit des flashs crépitant est à chaque fois strident, tel un coup de couteau fendant l'air. Il contribue à rendre cette scène "violente" malgré ces apparences de scène descriptive (Hughes se rend quelque part en voiture et traverse la foule).

 

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Dans les plans suivant, il y alternance de la foule qui crie, des flashs, d'Howard reculant un peu à chaque flash et grimaçant comme si son chemin se faisait de plus en plus douloureux. Hughes grimace car il souffre, et ses blessures ne sont peut-être pas physique bien que son visage exprime le contraire, elles sont tout autant douloureuses que des blessures corporelles car elles attaquent directement le point faible de Hughes, le mental et sa phobie de la foule et des bactéries. Le parallèle avec le chemin de croix de Jésus paraît évident au vu de la fascination de Scorsese pour ce moment fondamentale de la vie du Christ, c'est pourquoi cette scène est intéressante à étudier. Elle représente bien l'obsession de Scorsese pour les souffrances et le sacrifice en vue d'une rédemption ; dans cette scène, Hughes se sacrifie pour le bien de son film et représenter sa compagnie et les gens qui travaillent pour lui de façon digne.

Son parcours est difficile, chaotique au milieu des ampoules cassées des appareils photos et le montage nerveux et rapide restitue bien cette impression d'agression. Hughes n'a pas le temps de se remettre que de nouveaux flashs crépitent, de nouveaux cris l'interpellent. Scorsese utilise des plans de plus en plus serrés au fur et à mesure que Hughes avance, cela suggère que Hughes est de plus en plus enfermé, pris au piège et qu'il n'y aura pas d'échappatoire.

 

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Les gros plans des yeux, des bouches qui crient et interpellent Hughes se ressentent encore une fois comme des coups et Hughes est obligé cette fois de reculer d'un pas sous ses coups. Il ne se limite plus à grimacer mais il est de plus en plus meurtri, à bout de nerfs, la marche semble interminable sur ce tapis rouge menant au chinese theater. Les sons se font plus forts et attaquent l'oreille ; à l'instar de Hughes, nous sommes écrasés par cette foule et l'arrivée semble un véritable soulagement. Les sons redeviennent normaux et Hughes redevient souriant.

 

Cette scène est véritablement un écho à la Passion du Christ et montre que chacun peut avoir son propre chemin de croix à un moment ou à un autre de sa vie. Comme Hughes et a fortiori, le Christ, il faut traverser ce chemin dignement, la tête haute pour accomplir son destin. Le traitement de cette scène par Scorsese et le travail sonore sont assez représentatifs de l'envie du cinéaste de montrer que les souffrances spirituelles, mentales peuvent être beaucoup plus dévastatrices que les souffrances physiques.

Par exemple, quand Hughes a son terrible accident d'avion qui lui vaut de multiples blessures, il trouve la force de s'extirper du cockpit et de dire son nom à l'homme venant le secourir ; comme si l'important était de garder intact son honneur au détriment de sa propre intégrité physique. C'est d'ailleurs ce qu'il se passe à la fin quand Hughes se laisse aller, ne se rase plus, ne se lave plus et reste cloîtré. Il s'inflige des souffrances physiques pour pallier ses souffrances mentales bien plus grandes.

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   Le sacrifice corporel est ainsi nécessaire à la reconstruction mentale. Mais dans le cas de Hughes il s'agit d'une descente aux enfers irrémédiable car il n'acceptera jamais son Destin et finira ses jours en marge de la société. Lui qui était en avance sur son temps va finalement rester figé telle une statue de cire. Ce n'est pas anodin s'il répète inlassablement, à la fin du film "la voie de l'avenir". Avenir dont il ne pourra plus être l'acteur pour changer les choses et apporter des idées qui feraient avancer le monde comme il avait pu le faire. Il renonce, tout simplement.

 

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Cette scène du tapis rouge est donc un bon exemple concernant le traitement de la mise en scène. Il ne faut rien négliger et ici, Scorsese joue avec l'image, le son, la direction d'acteur et réunit tous ces éléments pour les faire concorder et leur faire dire quelque chose, leur donner un sens. Il convient de rechercher, comme le fait Scorsese afin d'arriver à une scène aboutie, lourde de sens et qui est compréhensible sans qu'aucune parole ne soit dite. En ce sens, n'est ce pas là toute la difficulté du cinéma? Comment faire dire avec des images les ressentis des personnages? On ne lit pas un roman et le personnage ne peut pas décrire ce qu'il ressent à moins d'inclure une voix off paraphrasante et inappropriée. Il y a d'autres moyens de faire passer les sentiments du personnage et l'association cadrage/montage/bande sonore doit être minutieusement étudiée afin d'arriver à un résultat artistiquement satisfaisant et rempli de sens pour le spectateur.

Scorsese maîtrise cela et nous propose une mise en scène toute en subtilité et virtuosité ; il fait en sorte d'impliquer  le spectateur dans le processus cinématographique.

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